j'erre à travers mon beau paris

Antiguide de la ville

 

 

Serveur d'images, de souvenirs et de réflexions
surgis au hasard des rues

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  • monogramme

  • amusé par des intelligences industrielles


    Entendez-vous dans la ville ces commerçants industrieux qui viennent jusque dans vos oreilles pour vous parler d'intelligence artificielle ?

    Ils vous signifient que votre intelligence habituelle est banalement naturelle.
    D'une valeur médiocre, en tout cas insuffisante. Alors qu'avec leurs machines sophistiquées, ils ne feront pas que l'améliorer, comme l'agriculture de nos ancêtres a amélioré la vie calme des plantes et des bêtes.

    Ils feront plus : ils feront un art complet des pauvres manipulations mentales, additions, multiplications et autres algorithmes, auxquelles vous vous livrez en croyant avoir inventé l'eau tiède.

    Les fabricants de l'intelligence artificielle, prétendument intelligente et prétendument artificielle, ont des visions de mondes férocement automatiques, que les volontés et les désirs auraient désertés.

    Henri Poincaré, un des maîtres de l'intelligence humaine, a offert en son temps un sujet de méditation utile aux monteurs d'engrenages de la pensée mécanique : « La mathématique est l'art de donner le même nom à des choses différentes ».



    Nous entrons là vraiment dans le domaine de l'intuition, de l'analogie, des associations d'idées, des rêves, de l'imagination, de l'intuition.
    Tout ce qui ouvre la voie à l'hypothèse, celle qu'il faudra confirmer par les séries quasi infinies des expériences et des déductions.

    Pour les amateurs de littérature et de poésie, voir Edgar Poe et son double assassinat rue Morgue
    (« Les anneaux principaux de la chaîne se suivent ainsi : Chantilly, Orion, le docteur Nichols, Épicure, la stéréotomie, les pavés, le fruitier »).

    Ou bien Lautréamont (« la rencontre fortuite sur une table de dissection d'une machine à coudre et d'un parapluie »).

    Leurs machines, les industriels inventifs les présentent avec ce joli mot : algorithme. Un air exotique et savant agrémenté d'une aura musicale et dansante. Tout ça pour des procédés d'une simplicité enfantine. Quand vous faites une addition ou une multiplication à la main, vous appliquez un algorithme que vous avez appris à l'école primaire.

    Cette suite machinale d'opérations accomplies pas à pas, comme elle est reposante pour l'esprit, bien que parfois fastidieuse ! Elle ne s'encombre d'aucune ambiguïté. Elle évite de se creuser les méninges, de faire appel à l'imagination, à l'intuition.

    Or là est précisément l'intelligence, l'art de comprendre et d'inventer. Un art, comme tous les arts, proprement humain. En ce sens, cette intelligence, elle est humaine autant que tous les effets de l'art. Plus elle sera artificielle et plus elle sera humaine.

    Les industriels des machines à calculer, ordinateurs et caisses enregistreuses, qui nous vantent et nous vendent leurs fabrications comme étant dotées d'une intelligence artificielle capable de suppléer ou de supplanter l'intelligence humaine, nous trompent sur la marchandise. Ils devraient parler de calcul machinal étendu ou, mieux, d'intelligence machinée.

    Fin mars 2018, l'État s'empare de l'intelligence artificielle. Le 28, un mathématicien-député lui remet un rapport de 240 pages. Le lendemain-même, Macron, chef de l'État, investit le Collège de France pour annoncer les mesures qui découlent de la nouvelle Bible, un nouveau testament censé capter l'héritage de milliers d'années de travaux humains sur ce mystère qu'est l'intelligence.

    Si l'intelligence est l'art d'inventer des solutions pour résoudre des problèmes difficiles, alors l'intelligence est toujours artificielle, toujours humaine c'est un effort et un effet de l'art. Une des belles invention de cette intelligence si humaine, ce sont les algorithmes, ces suites d'opérations entièrement formalisées qui permettent d'arriver à des résultats entièrement prévisibles. C'est le domaine de la mécanique, des automatismes. Dire que les fabricants d'ordinateurs et de logiciels sont devenus les maîtres d'une intelligence artificielle, c'est dire que les automates sont des hommes. Une nouvelle forme de l'humanisme, sans doute.

    Un machinisme envahissant. Son empire s'exerce même sur l'intelligence d'un maître des mathématique, couronné par ses pairs puis embarqué dans les activités industrieuses, comme son collègue Benoît Mandelbrot, inventeur des fractales, absorbé dans l'industrie de la spéculation financière.

    Ces esprits si brillants semblent oublier que l'intelligence, c'est aussi la capacité à saisir le hasard et d'y voir l'expression d'une chaîne de causalité inconnue jusqu'alors. Une sérendipité.

    Un jour, un chef de l'État nous affirmera qu'il est possible qu'une machine égale Mallarmé et peut afficher sur son écran une formule aussi inouïe et renversante que

    « Un coup de dés jamais n'abolira le hasard »

    ou que le produit de ses algorithmes est beau « comme la rencontre fortuite, sur la table de dissection, d'une machine à coudre et d'un parapluie ».

    Mais nos machinistes ne considèrent le hasard que sous les espèces des probabilités. Celles des sociétés d'assurance ou des fabricants de sondages, qui croient pouvoir prédire les comportements humains, les comportements, qui eux sont intelligents, comme des applications de ce qu'on nommait jadis la loi des grands nombres, qui s'aplique à des bactéries ou à des choses. Pour ces gens-là, l'espérance de vie se calcule dans les tables de mortalité des actuaires.


    Janvier 1948 - janvier 2018 - mars 2018 - juillet 2018